Afrique : Entre alerte américaine et souveraineté sahélienne, un enjeu stratégique
Le Sahel, espace de circulation, de culture et de résistance, est devenu au fil des crises un théâtre de fragilités exposées et de convoitises voilées. Lorsque l’AFRICOM tire aujourd’hui la sonnette d’alarme sur l’expansion des groupes jihadistes, il ne s’agit pas seulement d’un diagnostic militaire. C’est un acte de communication stratégique, porteur de messages multiples, adressés autant aux capitales africaines qu’aux équilibres géopolitiques mondiaux. Entre urgence réelle et narration maîtrisée, entre solidarité affichée et intérêts sous-jacents, cette parole venue de Washington mérite d’être écoutée, mais surtout interrogée, afin que la sécurité du Sahel ne devienne pas une variable d’ajustement dans les calculs d’autrui, mais demeure une priorité souveraine portée par l’Afrique elle-même.
L’appel d’AFRICOM à renforcer la coopération sécuritaire et le partage du renseignement répond à une réalité indiscutable. Les groupes jihadistes progressent, adaptent leurs stratégies et encerclent peu à peu des États fragilisés. Niamey frappée, le Mali asphyxié, les routes devenues pièges mortels pour les civils, tout cela compose un paysage d’urgence. Dans ce contexte, refuser toute collaboration serait une posture stérile. L’Afrique a besoin de moyens, de technologies, de formations et parfois d’alliances ponctuelles pour contenir la violence. Lorsque le Nigeria consolide ses capacités ou que des centres d’excellence émergent au Maghreb, une dynamique utile se dessine. Elle peut contribuer à protéger des vies et à préserver des institutions déjà éprouvées. À ce niveau, l’exhortation d’AFRICOM peut être entendue comme une main tendue, à condition qu’elle respecte les priorités africaines.
Mais l’histoire enseigne la prudence. Derrière le langage de la coopération se dissimulent souvent des logiques d’influence et de contrôle. Le renseignement partagé devient parfois renseignement capté. Les partenariats volontaires se transforment en dépendances silencieuses. Sous couvert de sécurité, des souverainetés se diluent. Le Sahel n’est pas un laboratoire stratégique, ni une zone tampon au service d’intérêts extérieurs. Les peuples sahéliens savent ce que coûtent les présences prolongées, les dispositifs importés et les agendas masqués. Les échecs récents des politiques d’ingérence rappellent que la domination ne produit ni paix durable ni légitimité. Elle nourrit au contraire les frustrations qui alimentent l’extrémisme. Prendre l’alerte américaine sans recul serait donc une naïveté politique.
Entre nécessité sécuritaire et exigence de souveraineté, l’Afrique doit tracer sa propre ligne. Coopérer, oui, mais sur des bases claires, maîtrisées, réversibles. S’appuyer sur des partenaires, mais sans jamais déléguer son destin. La réponse au terrorisme ne peut être seulement militaire. Elle doit être sociale, économique, culturelle et profondément politique. Elle passe par des États crédibles, des armées républicaines, des jeunesses écoutées, engagées et des territoires respectés. Le Sahel ne sera stabilisé ni par procuration ni par tutelle, mais par une intelligence collective africaine, ouverte au monde sans jamais s’y dissoudre. Car une Afrique qui se défend sans se renier est une Afrique qui commence enfin à se libérer.
Rokia N’Dala